Le lundi 1r Octobre 2007

That computer! Paint it black!
 
Une fois, en passant un entretien d'embauche, je suis tombé sur un vrai fou...
 
D'accord, il parait que ce n'est pas trop difficile de trouver un emploi dans l'informatique. Moins difficile que dans d'autres domaines en tout cas.
 
Mais ce n'est pas par hasard. C'est que, depuis le Bug de l'an 2000, les informaticiens ont compris une chose toute simple: plus il y a de bugs, plus ils ont de travail.
 
Oh, rien de révolutionnaire dans cette théorie: déjà quand j'étais petit, mon gentil dentiste donnait à tous les enfants qui sortaient de son cabinet un bonbon plein de sucre pour les féliciter d'avoir été bien sages durant les soins.
Eh bien, les informaticiens ne font qu'appliquer cette bonne vieille technique de création de la demande. Chaque informaticien produit son quota de bugs quotidien. Si par malheur, un système s'avère insuffisamment "buggé", nous avons même des spécialistes appelés "hackers" qui sont capables d'introduire un bug ou un virus dans les systèmes les mieux protégés.
Et puis, tant que les gourous de l'informatique réussiront à imposer au monde entier des systèmes pleins de bugs dont le hardware et le software sont bons à jeter après deux ans, quand une nouvelle version encore plus buggée est mise sur le marché, les informaticiens n'auront pas trop de soucis à se faire.
Bien sûr, on pourrait concevoir des systèmes qui durent dix ou vingt ans, mais ce serait suicidaire pour l'industrie de l'informatique. On n'est pas fous.
 
Ce n'était pas tout-à-fait aussi évident quand je cherchais du boulot en tant que jeune diplômé -c'était avant le Bug de l'an 2000.
 
Après plusieurs tentatives infructueuses, je postulais dans une ènième entreprise d'informatique. Je m'étais sorti pas trop mal des entretiens d'évaluation technique avec les chefs de projet. Il me restait une étape à franchir: passer devant le directeur de la boîte. On avait pris soin de me prévenir qu'il s'agissait d'une sorte de troll qui régnait par la terreur sur une armée d'ingénieurs timorés.
 
L'ingénieur en chef me conduisit dans son bureau où nous trouvâmes le fameux directeur, un type imposant à tout point de vue: grand, large, épais, avec d'énormes sourcils noirs et une voix caverneuse; il était assis à son bureau, en train de lire mon CV, ne nous salua pas, ne leva même pas les yeux vers nous, et m'interpela directement:
 
- Vous aimez la littérature? Quels auteurs?
 
- Shakespeare.
 
Je n'avais réussi qu'à prononcer cet unique mot.
J'avais probablement mis à la fin de mon CV une rubrique "hobbies" où j'avais jeté quelques mots dans le genre "tennis, jeu de go, lecture, ...". Si c'était tout ce qu'il avait trouvé d'intéressant dans mon CV, je m'estimais mal barré.
 
Si le mot "Shakespeare" m'était venu à la bouche, ce n'était pas un hasard non plus. Quelques temps auparavant, j'avais décidé de perfectionner mon anglais, selon une méthode que je ne conseillerais pas spécialement. Je m'étais acheté les oeuvres complètes du grand Will, et je m'étais plongé dans Hamlet. Je n'avais absolument rien compris à la première lecture, mais j'avais aussitôt recommencé, puis une troisième fois et une quatrième, et je m'étais aperçu, ô miracle (mais est-ce vraiment surprenant?) qu'à chaque lecture, je comprenais un peu plus. L'effet secondaire de cette méthode, c'était que pour une des très rares fois de ma vie, j'étais capable de réciter de brefs extraits d'un texte (et j'en connais encore l'un ou l'autre aujourd'hui).
 
- Vous le lisez en anglais?, reprit le directeur.
 
- Oui.
 
Alors, avec un débit impressionnant, il se lança dans une longue phrase; et moi, sous l'effet du stress, il me fallut au moins vingt secondes avant de réaliser qu'il parlait anglais.
Puis, il se tu et me regarda fixement.
 
J'avais à peine capté quelques mots, mais au vu du rythme de la phrase, j'avais compris qu'il venait de me réciter une tirade de Shakespeare... que je devais deviner. Oui, c'était ça le test qu'il me fallait passer!
 
J'avais l'impression que l'extrait concernait une femme parlant à un homme sur un ton de colère et de reproche, alors, je me lançai timidement.
 
- Macbeth?
 
Banco! Son sourire me fit comprendre que j'avais mis dans le mille.
Mais il continuait à me regarder fixement sans plus rien dire.
 
Alors, j'ai compris ce qu'il voulait.
Bien sûr, j'étais capable de réciter plusieurs morceaux, mais il fallait choisir soigneusement, vous comprenez, il n'aurait pas fallu qu'il échoue à mon test alors que j'avais réussi le sien.
 
J'ai donc pris l'archi-connu monologue d'Hamlet, mais en commençant juste après le fameux to-be-or-not-to-be, car je ne devais pas avoir l'air non plus de trop lui mâcher la besogne.
 
- "Whether 'tis nobler in the mind to suffer the slings and arrows of outrageous fortune, or to take arms against a sea of troubles, and by opposing end them? To die: to sleep; no more; and by a sleep to say we end the heart-ache and the thousand natural shocks that flesh is heir to, 'tis a consummation devoutly to be wish'd."
 
Bien sûr, à sa plus grande joie, il trouva immédiatement, et nous avons ensuite passé une heure à discuter agréablement de Shakespeare et de littérature sous le regard effaré de l'ingénieur en chef qui n'avait pas osé proférer le moindre mot. J'avais l'impression qu'on était partis pour l'après-midi entière, mais je commençais à être un peu à court de sujets littéraires, alors, je lui tendis une perche:
 
- Cette discussion est passionnante, Monsieur le Directeur, mais je ne voudrais pas abuser de votre précieux temps.
 
- Oui, c'est vrai, j'ai encore plusieurs choses urgentes à voir aujourd'hui.
 
Puis, se tournant, vers l'ingénieur en chef:
 
- Monsieur Zaphod convient, n'est-ce pas?
 
- Euh, c'est à dire que... oui, oui, certainement!
 
- Très bien, à bientôt alors, monsieur Zaphod, on va vous envoyer votre contrat.
 
J'étais engagé pour un poste d'informaticien, et non comme prof de littérature anglaise, mais nous n'avions pas échangé un seul mot à propos d'informatique.
Comme quoi, faut jamais perdre espoir quand on cherche du boulot.
 
Finalement, j'ai choisi un autre emploi dans une ville qui me plaisait plus, mais c'est une autre histoire.
 
Ce qui est marrant, c'est que maintenant, je dois aussi de temps en temps faire passer des entretiens de sélection.
 
Je ne suis pas méchant, j'essaye de mettre les gens à l'aise.
Je leur pose souvent la même question: "pourriez-vous dessiner un réseau de télécommunication". Ca ne me semble pas insurmontable comme test, surtout qu'il s'agit d'engager des ingénieurs en télécom. Je trouve qu'un dessin est une bonne base de discussion, est révélateur de l'esprit d'analyse et de synthèse, et la manière dont on ébauche un dessin est aussi bien représentatrice de la personnalité.
Pour donner des exemples extrêmes, il y en a qui commencent par représenter la Terre entourée de petits satellites à antennes, et d'autres qui commencent par dessiner le dernier modèle de téléphone portable avec toutes ses options.
 
Il y en a aussi - plus nombreux qu'on ne pourrait le penser, qui sont complètement bloqués par cette question.
Alors, pour les détendre, je me penche sur leur CV, dans l'espoir d'y trouver quelque chose d'intéressant, ce qui n'est pas toujours évident.
 
C'était le cas du candidat que j'avais en face de moi.
J'aime pas dire aux gens qu'ils sont mauvais. Mais lui n'était vraiment pas terrible (au niveau des critères d'engagement, bien sûr), et son CV était d'un ennui!
Il y avait juste à la fin, une ligne qui disait "Hobby : musique".
 
Alors, je lui demande:
 
- Ah, vous aimez la musique! Quel genre de musique?
 
- Surtout le rock, j'en écoute beaucoup et je fais partie d'un groupe.
 
- Bien! C'est quoi, pour vous, le rock?
 
- Euh... euh...
 
- Bon, dites-moi plutôt ce qu'est pour vous le groupe de rock par excellence?
 
- Les Rolling Stones! (C'était la première fois qu'il répondait sans hésitation).
 
- Excellent! Alors, pourriez-vous me chanter "Paint it Black"?
 
- ... Pardon?
 
- Pourriez-vous me chanter "Paint it Black", s'il vous plait?
 
- Quoi, vous voulez dire... ici... comme ça?
 
- Oui, ici, comme ça. L'acoustique du bureau n'est peut-être pas excellente, mais je ne serai pas trop regardant.
 
- Mais je... je... je...
 
- Ah, écoutez, je regrette beaucoup, mais vous comprendrez que nous ne pouvons pas engager un rocker incapable de chanter "Paint it Black". Merci et bonne chance dans votre recherche d'emploi.
 
Vous trouvez que j'ai été salaud?
Mais je crois que s'il l'avait réellement chanté, même mal, je lui aurais donné une chance.
 
Et puis, je suis sûr qu'avec le temps, il est très content d'avoir cette excellente histoire à raconter:
"Une fois, en passant un entretien d'embauche, je suis tombé sur un vrai fou...".
 
Mais quand-même, la littérature (ou la musique), ça ouvre des portes. On ne croirait pas!
D'ailleurs, il faudra que j'apprenne à mes filles qu'il y a des sortilèges bien plus puissants que "expelliarmus" ou "spero patronum"; il y a par exemple "alaspouryorique", ou "iouquainetolouaisguetteouatchouwante".
 
Z.
         (Cette chronique "littéraire et musicale" était ma manière un peu détournée de participer à la chaîne lancée par Thom à l'occasion de la 100e "chronique du dépressif").

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