Le vendredi 13 Avril 2007
En relisant ma chronique après y avoir apposé le point final, il me semble souhaitable d'y inclure un petit préambule.
François Weyergans a écrit 262 pages d'un ennui mortel qui ont pour sujet "trois jours chez ma mère" (enfin, chez la sienne). Je me suis dit que je devrais être capable de raconter sur deux pages "trois nuits avec une charmante jeune personne" sans susciter un ennui sidéral chez les lecteurs du Weekly Chat.
Mais soudain, je suis saisi d'un doute. L'univers du net est devenu pour moi comme une sorte de monde parallèle que je peux pénétrer d'un clic quand j'ai besoin d'évasion ou de distraction. Mais pourtant le net fait partie du réel. Il n'est pas totalement impossible qu'un jour, un membre de ma famille tombe sur mes élucubrations et fasse le lien avec moi. Qu'adviendrait-il alors de mon image de père de famille respectable (si, si !), surtout à la lecture d'une chronique au sujet aussi compromettant?
Après réflexion, j'ai décidé de prendre pour vous le risque de quand-même publier cette page, mais par précaution, j'ai changé le titre prévu à l'origine : "Trois nuits chez Emma", que j'avais choisi en hommage à ce cher François.
Voici donc ...
Emma et les Douze Gustave
Dans mon métier, les voyages à l'étranger sont chose courante.
Vu de l'extérieur, on s'imagine toujours les choses les plus extravagantes sur les voyages d'affaire. Comme si les contrats se négociaient à coup de nuits d'ivresse dans des restaurants de luxe ou des maisons de débauche.
Eh bien, c'est en général vrai.
Mais cette constatation ne s'applique malheureusement pas à mon cas. Moi, idiot que je suis, je ne m'occupe pas des "négociations" commerciales, mais des discussions purement techniques. Je me retrouve le plus souvent face à des ingénieurs mâles pour qui le comble de l'excitation est de chipoter l'os (operating system) d'un gros ordinateur, et chez qui le son "bit" évoque avant tout l'image d'une quantité atomique d'information numérique. Heureusement, il y a des exceptions, mais elles sont rares.
Ce jour là encore, dans l'avion qui m'emmène vers Chypre, je suis assis à côté d'un collègue qui a visiblement l'intention de me bassiner pendant tout le trajet avec l'offre à défendre le lendemain face au client potentiel. Il veut que je lui explique par le menu les aspects techniques auxquels il ne comprendra de toute façon rien, alors que demain, pendant la réunion, il ne pipera pas un mot et se contentera de sourire bêtement, le regard vague, ou s'occupera en rédigeant des mails sur son portable.
Tout ce qu'il attend de moi au fond, c'est que je le rassure sur la probabilité de sa commission. Alors, je fais quelques réponses vagues en prenant un air confiant, et j'écoute d'une demi oreille distraite ses recommandations.
Mais moi, tout en donnant le change, je pense à Emma. A notre rendez-vous ce soir à l'hôtel. Je combine tout dans ma tête : un petit sandwich en vitesse au bar de l'hôtel dès notre arrivée, puis je prétexte la fatigue du voyage et ma présentation à peaufiner pour pouvoir me retirer tôt dans ma chambre. Et là, ma chère Emma, la nuit est à nous.
Oh, j'ai bien un reste de conscience professionnelle. Est-il bien raisonnable de passer une nuit avec elle, quand je sais que le lendemain, une réunion difficile m'attend? Mais bon, je me fais confiance pour improviser si besoin. Et puis, comment résister, j'aime tellement sa douceur, sa mélancolie, sa fantaisie.
Mais quand-même, est-ce normal à mon âge, de faire passer la passion avant les contingences du boulot? Et puis, comment se fait-il, me direz-vous, que je n'aie pas connu cette expérience plus jeune?
C'est que voyez-vous, dans le pays du Néant, il est possible de terminer ses études sans avoir lu "Emma Bovary".
Ce qui n'est peut-être pas si mal que cela finalement.
Pour moi, lire cette oeuvre maintenant ne représente pas une obligation scolaire rébarbative mais une aventure qui s'apparente au plaisir amoureux.
J'ai donc lu seul dans ma chambre, me délectant de cette langue superbement classique. Mais j'ai été sage finalement, je me suis assez rapidement endormi au côté d'Emma, -je veux dire, avec le livre posé sur l'oreiller.
Le lendemain, je suis dans une forme honorable. Je participe à une des réunions les plus étranges de ma carrière.
Déjà, il y a uniquement des hommes dans la pièce et ils sont tous moustachus. Ça me déstabilise un peu d'être entouré d'une douzaine de moustachus, mettez-vous à ma place.
Et puis, habituellement, pendant une réunion, on a droit au minimum à du café et de l'eau. Les plus prodigues sont les nordiques qui laissent des plateaux débordant de brioches et de fruits où chacun se sert quand l'envie le prend.
Ici à Chypre, la coutume semble légèrement différente.
Peu après le début de la réunion, le chef des moustachus s'éclipse et revient avec une pile de cendriers et de nombreux paquets de cigarettes sur lesquels se jettent avec avidité tous les autres moustachus.
L'île de Chypre me fait soudain penser à une sorte de réserve dans laquelle on aurait parqué tous les fumeurs bannis du reste de l'Europe (à moins que ce ne soit spécialement les fumeurs moustachus).
Un brouillard de fumée ne tarde pas à remplir la salle de réunion à tel point que les yeux et la gorge me piquent.
A un certain moment, je refuse un paquet de cigarettes qu'on me présente, et cela jette un froid. On me regarde bizarrement, comme si j'avais été impoli, et j'ai l'impression qu'ils se désintéressent dès lors complètement de ce que je raconte. La conversation commence ensuite à dévier et j'ai droit à un exposé de doctrine politique sur les relations greco-turques sur l'île de Chypre. Moi qui étais venu pour présenter un système de télécommunications, je me retrouve entrain d'assister à une conférence (par ailleurs pas complètement inintéressante) sur la politique régionale, donnée par un Chypriote grec qui fume comme un Turc.
La fumée me tournant légèrement la tête, je n'arrive pas à m'ôter de l'esprit que Gustave Flaubert lui-même était moustachu, et sans doute fumeur. Je suis au bord du délire, je m'imagine cerné par une douzaine de Gustave me réprimandant dans un anglais rocailleux.
Vous savez quoi? On n'a jamais gagné ce contrat. Mais je me demande ce qu'il en serait si j'avais payé de ma personne et fumé ce paquet de sans-filtres ...
Pour le vol de retour (vol non-fumeur comme il se doit), une agréable surprise m'attend : je ne suis plus assis à côté de mon collègue, je vais pouvoir dévorer tranquillement la fin de mon livre durant le vol, tout en savourant le plaisir de m'éloigner des Douze Gustave à la vitesse de 900 Km/h.
Bien avant le décollage, je suis déjà plongé dans ma lecture, pendant que les autres passagers finissent de s'installer.
Nous volons depuis environ une heure, lorsque ma voisine me touche le bras:
- "Excuse-moi, tu lis Emma Bovary? C'est mon personnage de fiction préféré! Ça te plaît? "
Déjà, quand je voyage en costard et cravate dans un avion rempli d'hommes d'affaires et d'ingénieurs, la probabilité de me faire tutoyer frôle le zéro absolu. Mais en plus, il s'agit d'une ravissante jeune femme avec de superbes cheveux noirs, des yeux en amande, et pour autant que je puisse en juger, une silhouette des plus avantageuses.
Merde alors ! Ce genre de truc ne m'arrivait jamais à vingt ans.
Il faut que je sois marié et père de famille pour me faire aborder par une superbe créature dans un avion.
Evidemment, à vingt ans, je prenais rarement l'avion, et j'y lisais encore plus rarement Flaubert.
Nous bavardons, et j'apprends qu'elle est Libanaise, partie passer une semaine chez des parents en Belgique.
Elle me vante son pays, elle dit que les conflits sont de l'histoire ancienne, que le climat est génial, les gens accueillants, qu'il faut y venir en vacances.
Lors du débarquement, je laisse quelques personnes s'infiltrer entre nous. En sortant de l'avion, elle se retourne vers moi, je prends un air indifférent, et elle s'éloigne.
Le lendemain, l'armée israélienne lançait une vague de bombardements sur le sud du Liban.
C'est la vie.
Z.
Gustave Weyergans

